Compte rendu d’audience 27 et 28 octobre 2021

28 octobre 2021
28 octobre 2021 ChloMaster

Compte rendu d’audience 27 et 28 octobre 2021

Les primo-intervenants

Le présent compte-rendu synthétise les témoignages suivants :

  • Mercredi 27 octobre : Les primo-intervenants de la Bac 75 Nuit au Bataclan ;
  • Jeudi 28 octobre : Les médecins du RAID et de la BRI au Bataclan.

La lecture de ces témoignages peut heurter la sensibilité de certaines personnes au vu des détails donnés.

Le témoignage des policiers de la Bac 75 Nuit

L’ensemble des policiers ayant témoigné n’était pas encore de service de nuit au moment des attentats. Ils ont tous évoqué l’appel d’urgence et leur retour volontaire au service. 

L’urgence de la situation était telle que la plupart d’entre eux se sont équipés avec le peu de protections et armes, bien souvent inadaptés, qui restait au service – puisque ceux de la Bac jour s’étaient équipés. Par exemple, la plupart avaient des gilets pare-balles souples qui ne les protégeaient nullement des balles de kalachnikov et des armes de poing, ou encore des casques non protecteurs pour ce type de munitions.

L’ensemble de ces primo-intervenants ont souligné leur arrivée rapide au Bataclan, aux alentours de 22h05, bien qu’ils aient dû forcer le passage entre Oberkampf et Voltaire où les forces de sécurisation ne voulaient pas les laisser passer. Ils ont pourtant reçu l’ordre de ne pas intervenir et d’attendre les renforts des forces d’intervention, alors qu’ils étaient sur place, à l’inverse de la BRI et du RAID. 

Néanmoins, ils ont outrepassé cet ordre en entendant leur Commissaire – précédemment entendu le mercredi 22 septembre – demander avec insistance des renforts à la radio car les terroristes « tuaient tout le monde » au sein du Bataclan et qu’il était seul avec son coéquipier. 

Tous les policiers ont souligné que cette décision d’aller à l’encontre des instructions était spontanée car ils ne pouvaient laisser leur Commissaire -leur « Chef », leur « Patron » comme ils l’appelaient avec un certain attachement- mourir ainsi que tous les spectateurs présents au Bataclan.

Ils sont entrés dans le Bataclan par les portes battantes aux alentours de 22h30, après avoir formé plusieurs colonnes d’intervention. Le Commissaire les a alors rejoints en leur indiquant : « Les gars c’est un carnage, il reste deux terroristes. Si vous ne vous sentez pas, je ne vous en tiendrai pas rigueur, vous pouvez rester là ». Mais aucun n’a rebroussé chemin, certains ont juste pris le temps d’envoyer un SMS à leur famille car ils pensaient tous mourir lors de l’intervention.

Ils ont tous souligné la même sensation d’horreur qui les a frappés en entrant : leurs pieds qui tapaient dans les chargeurs de kalachnikov, la mare de sang qui les faisait glisser et les victimes entassées les unes sur les autres. La lumière éblouissante du spot de la scène et le silence qui régnait les ont saisis d’effroi. Ils se sont demandé s’ils arrivaient trop tard et si toutes les personnes présentes étaient mortes.

Passée la sidération de « l’effet tunnel » qu’ils ont tous évoqué, ils ont rapidement commencé à progresser pour sécuriser les lieux, organisant une chaîne humaine le long de la colonne pour extraire les blessés. Le Commissaire a demandé à tous les valides de lever le bras. Dès lors, ils devaient avancer vers eux les bras en évidence pour être vérifiés. Puis, ils étaient dirigés vers le hall d’entrée où ils étaient pris en charge pour être emmenés à l’extérieur par les effectifs locaux.

Tous ont souligné le chaos qu’il régnait à ce moment-là : des victimes les insultaient, leur hurlaient dessus en leur demandant pourquoi ils n’étaient pas arrivés avant, il y a eu un mouvement de foule qui a dû être réprimé.

Ils ont expliqué la difficile conciliation entre la volonté de sécuriser les lieux, car la précipitation était une prise de risques inconsidérés, et la volonté d’extraire au plus vite les victimes de cet endroit apocalyptique.

Lorsque les valides ont été évacués, ils ont été confrontés à un dilemme insupportable : les blessés leur demandaient de l’aide mais ils devaient sécuriser les lieux le plus rapidement possible pour que les secours puissent intervenir. 

Nombre d’entre eux ont évoqué un souvenir marquant d’une personne blessée leur demandant de l’aide, qui les hantent encore aujourd’hui avec cette interrogation : « si j’avais fait autrement ? ».

Plus d’une dizaine de personnes ont été extraites ainsi du Bataclan, mais tous ces policiers se sont excusés et ont expliqué qu’aujourd’hui encore ils se demandent s’ils auraient pu faire plus, en sauver plus.

Toutefois, ils ont pris l’initiative d’effectuer ce qu’ils appellent des « dégagements d’urgence » des victimes de la fosse, à l’encontre de leur mission et de leurs ordres, alors que les ondes radio évoquaient une vigilance absolue car le bâtiment était très probablement piégé à l’explosif. 

A cette occasion, nombre de victimes ont été sauvées par l’un des policiers ayant pratiqué de la médecine militaire qui leur a dispensés les premiers soins vitaux pour tenter de les stabiliser. Les autres policiers évacuaient les victimes, notamment à l’aide de barrières Vauban – les barrières utilisées lors des manifestations – improvisées en brancards.

Puis, les effectifs du RAID et de la BRI ont progressivement pris le relais.

Lorsqu’ils sont sortis, l’ordre leur a alors été intimé de partir car les personnalités officielles allaient arriver et ces dernières ne devaient trouver que les forces d’intervention sur place. Ils ont donc purement et simplement été écartés sans aucun mot de remerciement, hormis de leur Commissaire.

Ainsi, l’audience a révélé que l’intervention de la Bac 75 Nuit devait être tue, raison pour laquelle elle n’a jamais été évoquée dans les médias. 

A cet égard, l’ensemble de ces primo-intervenants s’est vu intimer l’ordre, de retour à leur service, de ne jamais parler de leur présence au Bataclan ce soir du 13 novembre et ne faire aucun rapport la mentionnant, sous peine de poursuites pour manquement au devoir de réserve.

Ce n’est que lorsque certains d’entre eux ont commencé à parler que des politiques ont demandé pourquoi ils n’avaient pas été entendus par la Commission sur les attentats. Un rapport d’intervention leur a alors été demandé en urgence, plusieurs mois après les faits, tandis qu’ils n’apparaissent pas dans le rapport originel.

Tous ces policiers ont évoqué leur amertume face à leur hiérarchie avec des mots pudiques et emprunts de réserve. Mais il transparaissait de façon manifeste qu’ils regrettaient l’absence de tout soutien hiérarchique et psychologique, voire les accusations de mensonges qu’ils ont eu à subir quand ils parlaient de leur intervention, même au sein de leur propre famille. Leur seule reconnaissance a été une médaille ordinaire, un échelon supplémentaire et une prime de quelques centaines d’euros. 

L’un d’entre eux a ainsi déclaré : « Le seul soutien, c’est eux, les 17 qui sont rentrés dans le Bataclan ensemble ».

Le témoignage des médecins du RAID et de la BRI

Ces médecins ont expliqué que leur rôle était primordial car ils sont les seuls à pouvoir intervenir dans ce qui est appelé la « zone de contact » avec les assaillants pour secourir les blessés. Les autres services de secours ne peuvent intervenir tant qu’il n’y a pas eu de sécurisation. Cependant, normalement, leur rôle premier est de soigner les effectifs (policiers en service) blessés durant l’assaut, mais ce soir-là ils ont pris l’initiative d’aller au-delà pour sauver le plus de personnes (victimes civiles) qu’il leur était possible.

Ils ont expliqué être entrés avec les colonnes, à l’arrière. Ils se sont rapidement aperçu qu’il fallait intervenir et évacuer les victimes au plus vite au vu du type de blessures présentées. 

Ils ont tenu à insister sur le fait qu’il n’y a pas eu de « bouclage » du Bataclan, les opérations de soins et d’extraction ont été réalisées concomitamment à la prise des lieux par les forces d’intervention, ce grâce à des opérateurs placés au quatre coins de la salle pour permettre la sécurisation de l’opération. Le but premier était de faire sortir de le plus de blessés possibles le plus rapidement possible. 

Ils ont évoqué le fait que la sécurisation a également été réalisée par les effectifs de la Bac, dont l’intervention a pourtant été tue, comme évoquée précédemment. Ils ont qualifié leur travail de « formidable ».

Les médecins ont expliqué qu’ils ont donc procédé à une évaluation de l’état de gravité des blessés, ne prodiguant de soin sur place qu’en cas d’urgence absolue. Les victimes étaient ensuite extraites du Bataclan par une « boucle d’évacuation » et prises en charge par les secours à l’extérieur. 

Les médecins ont insisté à cet égard sur le fait que beaucoup de victimes ont pu être évacuées ainsi car ils n’ont eu à essuyer aucun tir lors de cette opération.

Le médecin du RAID a également procédé à l’évacuation de nombreux blessés par les balcons extérieurs du Bataclan, à l’aide d’échelle, et ce, avant l’assaut, soit alors que la prise d’otages était toujours en cours. 

A compter de l’assaut, cette opération d’extraction a été facilitée puisque les services de secours ont pu pénétrer directement dans le Bataclan.

Ces deux médecins ont souligné l’inédit de la situation, qu’ils ont dû improviser car ils étaient dépourvus, ils ne voyaient jamais cela en entraînement à l’époque.

Pour revenir sur le témoignage d’un proche d’une victime décédée, le Président leur a enfin posé une question quant au type de blessures constatées sur les victimes du Bataclan et en particulier sur d’éventuels sévices. Les médecins ont tous deux répondu que seules des blessures par armes de guerre ont été constatées, aucune à l’arme blanche.