Compte rendu d’audience 29 octobre 2021

29 octobre 2021
29 octobre 2021 ChloMaster

Compte rendu d’audience 29 octobre 2021

L’objet du présent compte-rendu d’audience sera d’exposer, de façon synthétique, les témoignages des experts psychiatres et psychologues ayant examiné les victimes des attentats du 13 novembre, à savoir :

  • Le Docteur BAUBET, psychiatre ;
  • Le Docteur WONG, psychiatre médecin-conseil de victimes lors des expertises médico-légales ;
  • Le Docteur DE JOUVENCEL, psychologue.

Le Président a accepté de joindre au dossier leur PowerPoint. Aussi, je vous les transmettrai dès réception. 

La spécificité du stress post-traumatique 

Le traumatisme est défini comme l’effet délabrant sur le psychisme d’une personne d’un évènement particulier.

On parle de stress post-traumatique lorsque ledit évènement entraîne des troubles spécifiques autres que ceux habituels tels que la dépression, l’alcoolisme etc. Notamment, il y a la « réaction d’effroi » qui est autrement plus intense que la peur ou l’angoisse, il s’agit d’une sortie définitive et irréversible de la tranquillité après l’évènement.

Le type d’évènement pouvant entraîner une telle réaction est un évènement avec un risque de mort imminente ou de blessures gravissimes. 

Dans le cas spécifique des attentats, le stress post-traumatique est induit par ce qui est appelé « les traumatismes intentionnels ». Il s’agit du cas où un autre être humain commet intentionnellement l’acte traumatique, ce les « yeux dans les yeux » de la victime. Cela produit un ébranlement existentiel encore plus important que dans les cas de stress post-traumatique où l’élément déclencheur est non intentionnel.

Le stress post-traumatique est spécifiquement accompagnée de trois grandes manifestations : 

  • Des intrusions chez le sujet (bruits, odeurs, goûts) qui vont revenir le hanter et le remettre instantanément dans les évènements. Elles surgissent quand il ne s’y attend pas et qu’il « baisse la garde ». C’est l’élément clé du stress post-traumatique.
  • Des stratégies d’évitement pour se protéger comme par exemple éviter certains lieux, changer son trajet etc. Elles aggravent encore plus le traumatisme.
  • Des troubles de la cognition affectant la mémoire ou la concentration, le stress modifiant de façon significatives le fonctionnement des neurones des zones du cerveau sollicitées pour ces activités.

L’ensemble de ces symptômes amène à une hyperviligance et à une hyperactivité.

Les experts ont par ailleurs tenu à souligner que les victimes de stress post-traumatique peuvent être les victimes directes comme les témoins et les proches. Ils ont ainsi insisté sur le fait que le qualificatif de « victime » en psychiatrie et psychologie est bien plus large qu’en droit. 

Aussi, ils ont indiqué que le refus de reconnaissance du statut de victime par la Justice, souvent par le biais d’une lettre, est une confusion extrêmement douloureuse pour les victimes qui considèrent qu’on dénie leur traumatisme.

Surtout, ils ont souligné qu’au-delà du fait qu’il n’y ait aucune différence en psychiatrie entre l’exposition directe et indirecte, dans la suite immédiate des attentats, le stress post-traumatique des personnes endeuillées et des proches des victimes était à un niveau égalant celui des victimes directes.

Les conséquences psychologiques à court terme des attentats

Les manifestations initiales ou immédiates sont une disparition des émotions, des pensées, du langage, accompagnée d’une angoisse, d’un sentiment d’abandon, de honte, de déshumanisation et du sentiment que personne ne pourra comprendre et partager avec soi. 

Ces éléments peuvent être accompagnés d’une dissociation traumatique, c’est-à-dire que le psychisme ne fonctionne plus d’une manière synchrone. Cela peut durer quelques minutes, quelques heures ou plus longtemps. Quand il dure plus longtemps, il s’agit de stress post-traumatique.

Cet état dit précoce dure plusieurs semaines mais il n’est pas prédictif de la récupération de la victime. En d’autres termes, des victimes qui ont été dans un état de choc très intense au moment des faits peuvent récupérer rapidement. 

Par suite, il est constaté une difficulté d’engagement dans les soins. Ainsi, un an après les attentats du 13 novembre, seule la moitié des victimes avait engagé un protocole de soins. Cette difficulté s’explique par divers facteurs :

  • Une mauvaise expérience avec un professionnel ;
  • Un sentiment de honte et de manque de légitimité ;
  • Un évitement ;
  • Un déni ;
  • Une crainte de ne pas être compris, qu’il y ait une minimisation et une banalisation ;
  • Une crainte d’être rejeté par le professionnel qui ne supporterait pas ce que la victime lui dirait et qui par conséquence « l’abandonnerait ».

Concernant plus particulièrement le sentiment de culpabilité et d’illégitimité qui est le plus persistant, il constitue une réelle problématique car il doit être impérativement traité par le biais d’une thérapie : il est en effet présent pour une raison qui doit être analysée ou sera persistant. 

Dire aux victimes qu’il ne faut pas avoir de culpabilité est inefficace.

Pour remédier à ce problème, des centres régionaux du psycho-traumatisme et un centre national de ressources et de résilience (CN2R) ont été créés afin d’améliorer la prise en charge du traumatisme des victimes d’attentat. Leur travail est cependant toujours en cours.

Le rôle des associations a été qualifié d’aidant en ce qu’il a permis de drainer un éventail large de victimes et d’aider différemment celles-ci car ils n’ont pas les mêmes modalités d’actions.

Le cas particulier des proches de victimes décédées

Dans le cas d’une victime décédée, il a été souligné qu’il ne faut pas confondre le deuil et le traumatisme.

Le deuil est un processus psychologique normal suite à la perte d’un être aimé où l’on doit trouver une autre place au disparu au terme d’une phase de chagrin et de souffrance induite par le vide. 

Dans le cadre de l’attentat du 13 novembre -ou d’autres atentats, le traumatisme se surajoute au deuil en ce qu’en plus du vide laissé, il faut combattre le néant intérieur laissé par le traumatisme.

Par ailleurs, les proches sont bien souvent négligés, alors que le traumatisme concerne l’ensemble de la famille de la victime, décédée comme survivante. Cette prise en charge doit être améliorée de l’avis des experts.

Le cas particulier des enfants

S’agissant des enfants, il y a le traumatisme de ce qu’ils ont vu ou perdu. Contrairement à la croyance populaire, le jeune âge ne protège nullement du traumatisme. Ils peuvent présenter les mêmes symptômes que les adultes, mais ceux-ci sont malheureusement minimisés par l’entourage proche ou les professionnels.

Les enfants doivent faire face à la destruction des « théories sociales infantiles », c’est-à-dire à la construction sécurisante qu’ils ont du monde et des autres. Par exemple, le fait de penser que leurs parents seront toujours là pour les protéger. Or, l’attentat fait brutalement s’effondrer tout ce en quoi ils croyaient.

Le cas des enfants doit être traité avec une attention particulière car les symptômes sont parfois discrets, voire masqués par l’enfant pour ne pas faire de peine à ses proches.

Or, un non-traitement du traumatisme peut avoir des conséquences développementales importantes, il empêche l’enfant de faire de nouvelles acquisitions. Tout ce temps peut difficilement être rattrapé par la suite.

Concernant plus spécifiquement les enfants endeuillés, l’annonce de la mort est particulièrement difficile. Suite aux attentats du 13 novembre, beaucoup de parents ont estimé avoir manqué d’aide et de soutien dans l’annonce du décès à leur enfant.

Il a souvent été constatés des manifestations du deuil discrètes voire déniées. L’enfant s’enfermait dans sa douleur, parfois jusqu’à refuser d’évoquer la personne décédée.

Une attention particulière doit être portée à ces enfants car la perte d’un parent dans le jeune âge multiplie le risque de suicide ultérieur par deux.

Concernant le cas spécifique des enfants face au traumatisme du parent survivant, le traumatisme du parent doit impérativement être traité. En effet, le parent considère le traumatisme comme une souillure et il a peur qu’il affecte son enfant. Dès lors, cela peut induire des modifications dans le comportement et la parentalité amenant parfois à des mises en place de stratégies familiales dysfonctionnelles, comme par exemple l’interdiction de parler de l’évènement ou au contraire le fait d’en parler sans cesse.

Le non-traitement affectera nécessairement l’enfant, entraînant les symptômes et conséquences évoqués auparavant.

Enfin, concernant le cas des enfants à naître, que la grossesse soit concomitante ou postérieure à l’attentat, le traitement de la mère est impératif au risque de modifications biologiques et comportementales pouvant affecter l’interaction avec l’enfant porté.

Les conséquences psychologiques à long terme des attentats

Afin d’identifier les conséquences psychologiques à long terme sur les victimes des attentats du 13 novembre, des expertises ont été réalisées afin d’identifier les symptômes, les regrouper et poser un diagnostic pathologique.

Les expertises consistaient en des interrogations sur la vie avant, pendant et après les attentats : 

La vie d’avant pouvait comporter des éléments ayant une influence sur la façon dont la personne a réagi au traumatisme, issus par exemple de la vie personnelle ou d’antécédents médicaux.

L’interrogation sur comment la personne a vécu les faits est importante pour évaluer le traumatisme

Enfin, l’interrogation sur après les faits permet d’évaluer ce que ces évènements ont changé sur tous les pans de l’existence de la victime -personnel, familiale, professionnel.

Sur les conséquences psychologiques communes et leurs complications

Les experts ont dégagé trois grands types de conséquences communes :

  • 1ère conséquence : La perte d’insouciance et la confrontation à la mort. La mort ne concerne normalement la personne que de façon très lointaine, elle sait qu’elle existe mais cela ne la concerne pas dans l’immédiat. Or, l’attentat fait prendre conscience de l’omniprésence de la mort et du fait qu’elle peut intervenir à chaque seconde. Les victimes ressentent ainsi une nostalgie du monde « d’avant » qui existe toujours pour les autres, mais pour eux la vie a changé et ne sera plus jamais la même.
  • 2ème conséquence : Le syndrome de Lazare. Il s’agit du cas où la vie n’étant plus la même pour la victime, les autres ne vont nécessairement plus la voir comme avant selon elle. Certains vont même lui demander de passer à autre chose. Dès lors, une grande souffrance est engendrée par ce décalage entre la victime et les autres.
  • 3ème conséquence : Le syndrome du survivant. Il s’agit d’une culpabilité majeure propre aux évènements collectifs tels que les attentats. Cette culpabilité est encore exacerbée si la mort a été évitée « par hasard », ou au contraire si elle a été évitée par une action qui répugne la personne comme avoir marché sur d’autres personnes.

L’ensemble de ces trois grandes conséquences communes entraîne un changement de regard sur la vie de la victime donc une recherche de sens et une urgence dans la vie. Dès lors, il y a des modifications considérables sur tous les pans de la vie et un décalage avec les autres. Il ne s’agit nullement d’un choix mais de quelque chose qui s’impose.

Le stress post-traumatique ne reste par ailleurs pas isolé et s’accompagne de nombreuses complications retrouvées communément chez les victimes :

  • La prise de psychotropes naturels comme l’alcool, le tabac, le cannabis ou les substances illicites par une personne sur deux. S’ils soulagent à court terme, ils compliquent davantage les symptômes à long terme. A titre d’exemple, l’alcool aggrave la dépression tandis que le cannabis entraîne une aggravation des idées de référence (idée qui consiste à dire que tous les autres nous en veulent) ;
  • La dépression chez 50 à 80% des victimes ;
  • La somatisation, les scarifications et les tatouages. La somatisation est souvent observée sous le biais d’avoir mal dans les zones touchées par les blessures ou encore qui ont été piétinées par les autres. Les scarifications sont fréquentes et analysées comme étant utilisées pour détourner l’attention de la douleur psychologique insupportable. Les tatouages sont enfin considérés comme des scarifications en psychiatrie qui ont la particularité de montrer aux autres la douleur, tandis que les scarifications sont cachées ;
  • Les tentatives de suicide et le suicide pour mettre fin dans un premier temps à la douleur insupportable, la culpabilité et les crises d’angoisses majeures, et dans un second temps à la dépression. Il n’y a donc pas de volonté de mort mais uniquement une volonté de mettre fin à la souffrance intolérable engendrée par le stress post-traumatique. Le plus fort risque de suicide concerne les jeunes adultes.
Sur les conséquences psychologiques particulières

Les conséquences psychologiques particulières sont celles qui n’auraient pas existé sans l’évènement traumatique constitué par l’attentat. Elles sont les suivantes :

  • Une régression infantile avec par exemple l’impossibilité de dormir seul ou le fait de reprendre un doudou, ce pour recréer une sécurisation ;
  • Des idées délirantes ;
  • Des troubles cognitifs majeurs ;
  • Une hyperactivité anormale pour lutter contre les phénomènes d’intrusion qui épuisent ;
  • Une aggravation de certains symptômes somatiques comme par exemple des maladies de peau de type eczéma ;
  • Une apparition chez certains de pathologies cardio-vasculaires.
Un traitement difficile

Tout comme pour les conséquences à court terme, les experts ont observé que les soins dispensés n’étaient pas adaptés. Là encore certaines victimes n’ont pas eu de soins pour diverses raisons telles que :

  • Le fait que ce ne soit pas le bon moment ;
  • Une inadaptation des soins ;
  • Une absence de sentiment d’en avoir besoin ;
  • Une absence de proposition de soins ;
  • Un sentiment d’illégitimité à recevoir des soins ;
  • La difficulté à trouver un praticien ou des prix trop élevés ;
  • Une expérience qui s’est mal passée.

L’ensemble de ces raisons s’explique notamment par le fait qu’un traumatisme comme celui induit par les attentats est très difficile à mettre en mots, il est indicible. Il faut donc un long travail à la victime pour s’engager efficacement dans un protocole de soins.

C’est pour l’ensemble de ces raisons que la stabilisation de la victime, appelée consolidation, n’obéit à aucune règle et est propre à chacun. Il est cependant admis qu’elle semble impossible avant deux ans et qu’elle apparaît généralement autour de trois ans. Mais, pour certains, qui commencent leurs soins ou qui n’ont pas avancé aussi vite que d’autres, elle n’est toujours pas acquise même six ans après les faits, ce qui est tout à fait normal car son rythme est propre à chaque individu.

Sur la reviviscence du traumatisme induite par le procès

Les experts, interrogés sur une éventuelle réactivation du stress post-traumatique suite au procès, ont évoqué que le cas diffère selon qu’il y ait eu un protocole de soins antérieur ou non. 

S’il était absent, le procès peut être insupportable mais peut avoir l’effet salvateur de motiver l’engagement dans un protocole de soins.

S’il y avait déjà eu un protocole de soins et un traitement efficient du stress post-traumatique, il y aura une réactivation, une recrudescence des symptômes mais le chemin ne sera pas à re-parcourir.

Ils ont par ailleurs profité de cette occasion pour souligner que le stress post-traumatique des victimes d’attentats est très particulier car il connaîtra également une reviviscence à chaque attentat de par le sentiment de communion qui unit les victimes de tels actes. Les procès ultérieurs pourront donc également avoir le même effet sur les victimes.