Compte rendu d’audience 2 au 5 novembre 2021

5 novembre 2021
5 novembre 2021 ChloMaster

Compte rendu d’audience 2 au 5 novembre 2021

L’objet du présent compte-rendu d’audience sera d’exposer, de façon synthétique, les interrogatoires de personnalité des accusés.

Ainsi, il ne sera pas traité accusé par accusé mais sous l’angle des points communs pouvant être relevés dans leurs profils ou parcours de vie. Quelques éléments marquants pour chaque accusé seront également évoqués.

A titre liminaire, voici une infographie rappelant leurs noms et rôles présumés :

(Source : https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-8-h/journal-de-8h-du-jeudi-09-septembre-2021 )

Les points communs émaillant les parcours de vie des accusés

Si on ne peut parler de « profil type » des accusés, force est de constater que de nombreux points communs dans leurs parcours de vie ont pu être relevés.

A cet égard, il conviendra de séparer ceux ayant passé leur petite enfance et jeunesse en Belgique, de ceux n’y ayant jamais vécu ou très tardivement.

Sur les accusés ayant vécu en Belgique leur enfance et jeunesse

(Salah ABDESLAM, Mohamed ABRINI, Yassine ATAR, Hamza ATTOU, Mohamed BAKKALI, Abdellah CHOUAA, Mohammed AMRI, Ali OULKADI, Farid KHARKHACH, Ali EL HADDAD ASUFI)

Tous sont de nationalité belge ou française, voire avec la double nationalité marocaine. Ils sont en revanche tous issus de familles d’origine marocaine.

Ils ont tous grandi au sein du quartier de Molenbeek ou avaient une partie de leur famille dans ce quartier. Pour rappel, il s’agit d’un quartier essentiellement composé de familles d’origine marocaine, plus au moins liées soit par des liens du sang, même éloignés, soit par le voisinage et les liens d’amitié.

Tous décrivent une enfance heureuse, sans ombrage, avec une bonne entente familiale et une fratrie soudée, des parents présents veillant à ce que leurs enfants ne manquent de rien. Le père travaillait et la mère était femme au foyer. Ils sont par ailleurs décrits par leurs proches comme étant gentils, bienveillants, serviables, sociables, bien élevés. En résumé, des enfants sans difficultés particulières.

Sur le plan scolaire, la plupart étaient plutôt bons lors de la primaire. Ils se sont ensuite orientés vers des filières professionnelles, soit en mécanique, soit en électrotechnique. Peu d’entre eux ont obtenu l’équivalent du Bac belge, s’arrêtant généralement en classe équivalant à la première française.

Leurs parcours professionnels sont souvent précaires, voire chaotiques malgré une volonté réelle de travailler. Nombre d’entre eux ont exercé en intérim des emplois peu qualifiés et peu rémunérés, alternant souvent périodes de travail et de chômage. Il est à noter cependant que quelques-uns ont travaillé ensemble au sein de l’aéroport de Bruxelles-Zaventem et se sont donc croisés à cette occasion, ou encore au sein du Café Les Béguines de Brahim ABDESLAM.

Concernant leur vie personnelle, la plupart avait une vie stable et allaient soit se marier, soit étaient déjà mariés voire avec des enfants.

Sur leur mode de vie, tous évoquent un mode de vie à l’occidentale avec des sorties en boîte de nuit, au bar ou au restaurant, de la consommation d’alcool et de tabac, de la musique, la fréquentation des casinos de manière occasionnelle ou addictive. La consommation de stupéfiants type cannabis est également récurrente, parfois à très haut taux.

Concernant leurs casiers judiciaires, on relève la plupart du temps des infractions routières (« roulage » en droit belge) et des vols. Certains n’avaient pas de casier.

Cependant, ces profils, qui peuvent sembler être ceux de « Monsieur-tout-le-monde », apparaissent contrastés par la vie au sein même de Molenbeek. Mohamed ABRINI déclarera « A Molenbeek, il n’y a pas de choix ou de perspectives, très peu réussissent », ajoutant dans un de ses coups d’éclat habituels « On n’est pas sortis du ventre de nos mères comme ça, barbus avec une kalachnikov dans la main ».

Tout d’abord, le quartier de Molenbeek explique en lui-même les liens entre les accusés. Tous vivaient dans un mouchoir de poche, une zone de quelques centaines de mètres. Ils se connaissaient donc tous a minima de vue. Certains étaient amis, d’autres collègues de travail, voisins, étaient allés à l’école ensemble ou encore étaient amis d’amis. Certains se retrouvaient également lorsqu’ils rentraient au Maroc.

Le café Les Béguines et Brahim ABDESLAM apparaissent à cet égard comme le point névralgique de connexion entre les accusés. Certains y allaient pour boire des verres. D’autres parce qu’ils étaient amis avec Brahim. D’autres encore y ont travaillé, légalement comme serveur ou aide, ou illégalement dans le trafic de cannabis de Brahim. 

La figure de Brahim ABDESLAM apparaît comme planant au-dessus de tous. Il était décrit comme ayant une autorité naturelle. Aucun d’entre eux ne parlera d’influence ou d’emprise, mais celle-ci transparaissait avec évidence. Il était le frère, l’ami, le patron, le lien entre tous.

Par ailleurs, pour certains, comme ABDESLAM, ABRINI ou ATAR, on relève un « accident » constitué par la radicalisation d’un frère, un départ en Syrie du frère, d’amis ou de familles d’amis. 

A cet égard, ABRINI déclarera que son frère parti sur zone « était le meilleur d’entre nous » et que son décès l’a profondément affecté. Il ajoutera que la moitié des familles de ses amis sont partis sur zone.

Yassine ATAR, frère d’Oussama ATAR, une figure du jihadisme depuis 20 ans, expliquera à quel point cette radicalisation et ce départ quand il avait 14 ou 15 ans ont brisé sa famille et ont affecté son parcours de vie par la suite.

Sur les autres accusés 

(Osama KRAYEM, Muhammad USMAN, Sofien AYARI, Adel HADDADI)

Tous les accusés n’ayant pas vécu à proprement parler en Belgique ont présenté des parcours très différents, mais davantage chaotique. 

Leurs histoires familiales sont plus complexes avec le décès d’un proche, un climat de violence familiale ou un rôle de soutien de famille par exemple. Leurs parcours scolaires et professionnels sont également plus déceptifs.

On peut cependant noter que deux d’entre eux ont vécu dans des quartiers comparables à Molenbeek.

Leurs parcours sont plus obscurs, mais leur engagement religieux supposé est plus évident, notamment pour ceux qui se sont rendus en Belgique supposément pour les faits reprochés.

Les éléments marquants de cette semaine d’audience

Sur Salah ABDESLAM

Concernant Salah ABDESLAM, son attitude a viré du tout au tout au cours de son interrogatoire de personnalité. Il s’est posé comme étant calme et voulant laisser transparaître son humanité, avec une réflexion logique et aboutie et des déclarations moins provocatrices.

Quelques révélations sont apparues à son égard. D’abord, son attachement certain et sa proximité avec son frère Brahim, dont il parle encore au présent, même six ans après son décès. L’influence de ce frère n’a jamais été dite mais transparaissait.

En outre, il aurait été recherché pour terrorisme par les services secrets marocains à compter d’octobre 2015.

Concernant ses liens avec Mohamed ABRINI, ils sont amis depuis leur plus tendre enfance car leurs mères étaient déjà amies avant leur naissance et ils étaient voisins, ce qui a permis de clarifier leur proximité.

Il a reconnu qu’Abdelhamid ABAAOUD était son ami d’enfance et qu’il était toujours avec lui. Ils étaient en détention ensemble en 2011, bien qu’il ait refusé de le reconnaître.

Sur sa personnalité, il a tenu à préciser qu’il n’était pas un délinquant et que certaines personnes déclaraient « n’importe quoi » en interrogatoire en matière terroriste. Sa première condamnation aurait été vécue comme un retrait de chance car elle lui a fait perdre son emploi.

Interrogé sur son mode de vie, il a tenu à préciser qu’il avait été élevé dans les valeurs occidentales qu’il qualifie de comportement « libertin », « vivre sans se soucier de Dieu ».

Il a par ailleurs tenu à parler de ses conditions de détention et de leurs difficultés (vidéosurveillance constante, ne pas parler à quelqu’un pendant des jours). Il a cependant dit qu’il ne voulait pas s’en plaindre, que ce n’était pas dans son caractère, en contradiction donc avec l’ouverture du procès. Il a à cet égard précisé que c’est pour cette raison qu’il n’avait jamais fait de demande de remise en liberté et que de toute manière « il était difficile d’imaginer que vous alliez me lâcher ».

L’audience a révélé que quelques incidents avec des surveillants ont émaillé sa détention (refus de fouilles, insultes type « SS » et « mécréants »). Par ailleurs, il aurait manifesté un comportement paranoïaque en pensant qu’on cherchait à l’empoisonner durant une période. 

Il a en outre tenu à souligner qu’il ne suivait pas de traitement médicamenteux et qu’il avait commencé à lire des livres avec passion en détention alors qu’avant il ne lisait que le Coran.

Enfin, il a finalement accepté de se soumettre à une évaluation psychologique et psychiatrique.

Sur les autres accusés

Mohamed ABRINI dénotait clairement en ce que son parcours était typiquement délinquantiel et plus chaotique que celui de ses co-accusés. Il a à cet égard déclaré sur sa vie « échec scolaire, échec professionnel, échec et mat ».

Concernant Mohamed BAKKALI, il a extrêmement surpris à l’audience par son intelligence certaine. Son discours était construit, analytique. Il est à noter qu’il a passé une licence de sociologie en détention.

Il convient cependant de souligner que ses liens avec Khalid EL BAKRAOUI, logisticien des attentats et l’un des terroristes des attentats de Bruxelles, sont apparus. Ils avaient une activité illégale ensemble.

Il a par ailleurs tenu à dédouaner Farid KHARKHACH en disant que, quand il a accompagné EL BAKRAOUI récupérer les faux papiers, ce n’était pas lui.

Sofien AYARI a marqué en racontant son enfance durant les années BEN ALI en Tunisie et la désillusion du Printemps Arabe durant son adolescence. Il a précisé qu’il a grandi dans un quartier équivalent à Molenbeek et que sa mère et sa sœur ont fait l’objet d’une arrestation par la police pour les forcer à ne plus porter le voile. Il aurait vécu cela comme une injustice et en aurait gardé une colère constante ainsi qu’un fort instinct de protection à l’égard de sa famille.

Abdellah CHOUAA a indiqué avoir rencontré ABRINI lorsqu’il tenait le Café du Parvis à Molenbeek.

Adel HADDADI s’est confié sur son enfance difficile, notamment sur le fait qu’il était martyrisé par son frère. Il a perdu un œil et a dû arrêter sa scolarité après que ce dernier lui ait lancé du papier enflammé au visage.

Mohammed AMRI a marqué par son addiction certaine au cannabis (10 à 20 joints par jour). Il s’est par ailleurs montré très maladroit, indiquant écouter un groupe de musique appelé « Kamikaze ». Lors de sa détention, il aurait en outre menacé un surveillant en déclarant : « T’as de la chance que je ne sois pas énervé, car quand je suis énervé je tire à la Kalachnikov et je fais des trous », bien qu’il ait tenté d’expliquer l’incident avec son Conseil et dit que c’était « pour rigoler » car on le voyait comme un terroriste.

Osama KRAYEM s’est montré extrêmement effacé. Il aurait cependant indiqué à son Conseil qu’il avait « perdu une part de (son) humanité » après la guerre en Syrie. Sa proximité avec ce pays s’explique par le fait que son père, Palestinien, vivait dans un camp de réfugiés en Syrie. Il aurait contribué financièrement à des « associations humanitaires » pour ce pays. Un rapport de détention indique à cet égard qu’il aurait commencé « à renouer avec l’expression de sentiments ».

Il a nié avoir déclaré avoir une aura importante sur ses codétenus.

Anecdote surprenante, il aurait été montré dans un film comme un « exemple d’intégration » quand il était enfant. Il a précisé que lui ne s’était jamais senti intégré car il vivait dans un quartier d’immigrés sans aucun Suédois.

Autre élément, on aurait constaté des brûlures chimiques sur ses mains qu’il dément être dues à des explosifs, donnant une explication peu convaincante sur l’origine desdites brûlures.

Enfin, il a reconnu connaître ABDESLAM, ABRINI et AYARI.

Muhammad USMAN, outre son parcours de vie difficile au Pakistan, a marqué en déclarant qu’il était « désolé pour les victimes » et « content de ne pas avoir participé à cette attaque ». Il est à rappeler qu’il est soupçonné d’avoir été un artificier pour des groupes affiliés à Al-Qaïda.

Il a indiqué connaitre uniquement HADDADI parmi ses co-accusés et que ce dernier est « comme un frère ».

Ali OULKADI est apparu comme un proche des frères ABDESLAM.

Ali EL HADDAD ASUFI a fait part de son enfance marquée par le décès de son père. Concernant ses connaissances, malgré son profil lisse en apparence, il connaît notamment les terroristes de attentats de Bruxelles-Zaventem, LAACHRAOUI et EL BAKRAOUI, ayant été particulièrement proche de ce dernier durant son adolescence. Il a cependant dénié connaître les ABDESLAM, concédant connaître ATAR, BAKKALI et CHOUAA.

Enfin, Farid KHARKHACH s’est montré particulièrement ému et touché, comme au long des témoignages des victimes. Il a tenu à indiquer que ses paroles envers elles lors des témoignages étaient sincères et ne relevaient d’aucun calcul.

Son profil est d’ailleurs atypique en ce que sa fragilité psychologique a été démontrée, il a souffert d’une dépression patente depuis plus de dix ans. Son rôle de soutien de famille et sa grande sensibilité ont également été mis en exergue.

L’impression générale se dégageant de son témoignage est qu’il dénote particulièrement en comparaison des autres accusés.

Tous les accusés détenus ont parlé de leurs conditions de détention et des difficultés de l’isolement engendrant parfois des incidents, même si pour la plupart leur famille continue à les voir ou maintient des relations malgré les faits reprochés, quand elle est en Europe. 

Tous ont cependant tenu à déclarer que cela était sans commune mesure avec la douleur des victimes entendue ces dernières semaines.

A cet égard, tous ont tenu à avoir un mot pour les victimes. Pour certains, une sincérité et une émotion certaines transparaissaient.

(Pour en savoir plus sur les accusés, nous vous invitions à consulter cet article : https://www.franceinter.fr/justice/proces-du-13-novembre-qui-sont-les-20-accuses-qui-vont-etre-juges )