Compte rendu d’audience 16 et 17 novembre 2021

17 novembre 2021
17 novembre 2021 ChloMaster

Compte rendu d’audience 16 et 17 novembre 2021

L’objet du présent compte rendu d’audience sera d’exposer, de façon synthétique et thématique, la suite des témoignages sur le contexte syrien, l’organisation de l’Etat Islamique et la menace terroriste en 2015, à savoir ceux de :

  • Hugo MICHERON, sociologue, et de Bernard BAJOLET, ancien directeur de la DGSE, le mardi 16 novembre ;
  • Bernard CAZENEUVE, ancien Ministre de l’Intérieur, et François MOLINS, ancien Procureur de la République de Paris, le mercredi 17 novembre.
L’étude sociologique du phénomène du jihadisme à l’heure de l’État Islamique

Deux écueils sont absolument à éviter pour comprendre le phénomène jihadiste :

  • Analyser le jihadisme seulement sous le prisme des attentats qui en sont uniquement la conséquence ultime ;
  • Réduire le jihadisme uniquement aux organisations terroristes qui s’en revendiquent.
Analyse générale du phénomène jihadiste moderne

Le jihadisme doit d’abord être vu comme un mouvement oscillant entre force et faiblesse. En période de force, il y aura une propagande développée et des actions coups d’éclat comme des attentats. En période de faiblesse, il y a aura un repli en clandestinité puisqu’il s’agit du jihad entre deux attentats. Ainsi, le jihadisme n’a actuellement pas disparu mais est en période de faiblesse, de repli.

D’un point de vue géographique, il a été observé que les départs d’Européens concernaient à 90% sept pays d’Europe du Nord. Il n’y a donc pas de spécificité française ou belge concernant les départs, il s’agit plutôt d’une spécificité nord-européenne.

Ces départs étaient concentrés uniquement sur certaines villes et sur certains quartiers en leur sein, cela s’expliquant par le contact au sein de ces quartiers avec des vétérans du jihadisme des années 90. Un des écueils principaux est de considérer que les départs sont liés à une question d’inégalités sociales puisque la carte des lieux de départs ne se superpose absolument pas sur celle des quartiers les plus défavorisés

Analyse spécifique au groupe État Islamique

Concernant l’État Islamique, il faut comprendre que ce groupe et l’établissement de son Califat ont constitué l’aboutissement d’un dynamique de trente ans.

Pour comprendre le phénomène massif de départs en Syrie pour rejoindre l’État Islamique, il faut avoir en tête le contexte d’émergence du groupe avec le phénomène du Printemps Arabe et la contestation du régime de Bachar AL-ASSAD ayant entraîné une guerre civile et une répression extrêmement violente. C’est l’investissement dans cette guerre civile des groupes jihadistes qui a amené à l’avènement de l’État Islamique en raison de la désorganisation de l’armée syrienne libre face à ces groupes. La guerre civile syrienne a créé un véritable appel d’air permettant une accessibilité inédite au jihadisme.

En 2012, ce sont des « pionniers » qui sont partis rejoindre l’État Islamique. Il s’agissait de vétérans du jihadisme d’Al-Qaïda en Irak. Également, le changement dans le mode de recrutement explique les départs massifs observés. Là où auparavant il fallait des recommandations et être introduit pour rejoindre Al-Qaïda, aucune recommandation et aucune sélection en amont n’étaient nécessaires pour rejoindre l’État Islamique. La sélection se faisait a posteriori une fois sur place.

Les profils de ceux qui rejoignaient l’État Islamique étaient également différents. L’ouverture aux femmes a permis de recruter des « combattantes » avec l’idéologie chevillée au corps, davantage déterminées. Par ailleurs, 50% des individus ayant rejoint l’État Islamique avaient déjà un casier judicaire. Ces profils délinquantiels étaient très intéressants pour l’organisation puisqu’ils apportaient des moyens logistiques, des méthodes, des planques ou encore des armes, très utiles pour commettre des attentats en Europe en utilisant ces réseaux de délinquance de droit commun apportant un appui logistique indéniable.

Le recrutement de l’État Islamique était particulièrement axé sur la capacité à tuer. Les profils recherchés étaient les profils violents, idéologisés et débrouillards car ils ne reculaient pas et étaient donc essentiels aux commandos des attentats. Plus pragmatiquement, l’encouragement à l’exercice de la violence permettait de « tenir » les combattants en les filmant lors des exactions afin d’empêcher tout retour en arrière ultérieur. A cet égard, les membres du commando du 13 novembre ont été qualifiés de « meilleurs » en terme de détermination et de glorification du martyr.

Concernant la place de la religion chez les combattants rejoignant l’État Islamique, elle était très évolutive. Le sociologue a résumé le phénomène ainsi : « On peut rentrer dans le jihadisme avec le Coran pour les nuls pendant deux ans et revenir donner des leçons. Daesh était vu comme un lieu de formation ». Un autre angle d’analyse était que certains voyaient le jihadisme comme une façon de s’améliorer. L’État Islamique était particulièrement friand de ce type de profil non religieux puisqu’ils partaient de zéro et pouvaient être totalement modelés par l’organisation.

Concernant la question de l’argument des départs pour un motif humanitaire, il a été qualifié de « vieux comme le jihadisme ». Il apparaît au regard des données sociologiques recueillies que ceux qui partaient savaient exactement ce qu’il se passait sur zone et étaient au fait des réels projets de l’État Islamique. Les départs relevaient donc d’un véritable engagement, il n’y avait pas de découverte sur place de la réalité.

Concernant la question du choix de la France comme cible privilégiée, la sociologie apporte un éclairage inédit. Ce choix relève d’une dimension symbolique car frapper la France amène un retentissement immense et un émoi international, il s’agit de l’un des seuls pays du monde à offrir une telle portée. 

Sur la revendication des attentats, il faut rappeler que celles-ci mentionnaient le Président François HOLLANDE car une vidéo avait appelé ce dernier à se convertir et à vivre selon l’Islam de l’État Islamique. Dès lors, ceux qui ne s’étaient pas désolidarisés de l’ancien Chef de l’État devenaient des cibles de choix puisqu’il s’agissait d’un « châtiment divin » des combattants de l’État Islamique qui sont les seuls « dans le vrai ».

Le sociologue a indiqué qu’il faut faire très attention à ce que disent les jihadistes car, si on les écoute, ils veulent sauver le monde et non pas tuer. Ils sont les seuls dans le vrai de leur point de vue et peuvent donc appliquer le « châtiment divin » aux mécréants. Les justifications sont cependant toujours postérieures et la propagande de l’Etat Islamique disait elle-même que nous serions toujours frappés en raison de notre « mécréance ». Le seul but de ces revendications est donc non pas de fournir des raisons mais de créer le débat et d’utiliser l’intimidation pour avoir un impact psychologique sur les « ennemis ».

La menace terroriste en France en 2015 et son traitement

L’ensemble des témoins a toujours utilisé la même phrase introductive, à savoir que tous savaient que la France était visée par l’État Islamique, que la question n’était pas celle de savoir s’il y aurait un attentat mais qui, où, quand et comment.

La menace était considérée comme étant très forte depuis le discours de l’État Islamique du 21 septembre 2014 et la tuerie de NEMMOUCHE. La France apparaissait comme étant particulièrement visée, notamment en raison des nombreux attentats déjoués et des arrestations, les opérationnels étaient déjà présents sur notre sol.

Il n’y avait cependant pas d’élément précis indiquant des lieux particuliers (rencontres sportives, terrasses, salles de concert. Pour le Bataclan, il n’y avait rien eu depuis de « vagues menaces » en 2009. Le seul élément de connaissance était que les lieux avec de la foule étaient visés mais que la cible était décidée au dernier moment voire aléatoirement, rendant le déjouement de l’attentat difficile.

70% des départs pour rejoindre l’État Islamique ont eu lieu en 2014. Des mesures ont donc été prises pour endiguer ces départs, ainsi qu’un renforcement sécuritaire des moyens des forces de police et de gendarmerie et des services de renseignement, du plan Vigipirate et du contrôle aux frontières de l’espace Schengen en coordination avec l’Union Européenne, notamment la mise en place du fichier européen antiterroriste pour les passagers aériens (PNR) afin d’appréhender les « revenants » de zone. Ce dernier point n’a cependant pas permis d’éviter la suite de Salah ABDESLAM car il n’était pas fiché.

Il n’y a jamais eu de stratégie française de laisser partir les jihadistes en Syrie pour qu’ils y meurent et ainsi se « débarrasser du problème » puisque le risque de retour était une menace beaucoup plus grave que celle représentée par les jihadistes restés sur le sol français. Au contraire, tout était mis en œuvre pour récupérer les partants en Turquie avant qu’ils arrivent sur les terres de l’État Islamique.

En 2015, il y avait 30.000 jihadistes au sein de l’État Islamique dont la moitié d’étrangers. La vague migratoire compliquait la donne avec une arrivée massive d’un million de Syriens réfugiés qui ont ouvert les portes de l’Europe. Par ailleurs, Bachar AL-ASSAD avait coupé la quasi-totalité des moyens de communication et les jihadistes utilisaient de « l’intox » sur le peu de réseaux disponibles afin de brouiller les pistes. Seul le renseignement humain, l’infiltration, était possible mais l’État Islamique cloisonnait tout, il n’y avait pas de communication entre les différents groupes et les cybercafés et téléphones étaient constamment surveillés, rendant ce type de renseignement particulièrement difficile.

Concrètement, parmi les opérationnels du 13 novembre, la plupart étaient connus et fichés pour radicalisation mais il était impossible de savoir qu’ils seraient projetés en Europe pour commettre un attentat, ils étaient connus au titre de « simples » jihadistes. 

Concernant Abdelhamid ABAAOUD, il était connu comme jihadiste depuis octobre 2013. Ce n’est qu’en mars 2014 avec une vidéo de propagande et en mai 2014 lorsque ses liens avec NEMMOUCHE apparaissent qu’il devient un jihadiste d’intérêt pour les services de renseignement. Tout a été mis en œuvre pour le localiser et l’interpeller, notamment suite à l’attentat déjoué à Verviers en Belgique qu’il avait piloté, mais sans succès. Cet échec s’explique notamment par la difficile coordination avec les services de renseignement belges, les deux services belges ne s’entendant pas au point que la DGSE devait faire l’intermédiaire entre eux. La DGSI et la DGSE collaboraient elles parfaitement en France.

Concernant le soir du 13 novembre, une cellule de crise a été mise en place par la section anti-terroriste du Parquet de Paris (le Parquet National antiterroriste étant né après les attentats), et dès 2h30/3h du matin le lien avec la Belgique des auteurs des attentats était établi par les premières investigations. La coopération avec la Belgique a donc débuté quasi immédiatement. 

L’enquête a par ailleurs révélé une certaine désorganisation des terroristes avec le choix irrationnel de la fuite d’ABAAOUD et a confirmé qu’aucun d’entre eux n’était sous l’emprise de stupéfiants au moment des faits.

C’est par ailleurs la cellule de crise du Parquet qui a dû assurer la prise en charge des victimes, donner les identités au FGTI et mettre en place le dispositif des référents victimes. C’est elle qui a fait le choix de centraliser les opérations au sein de l’Institut Médico-Légal de Paris pour ne pas encore complexifier davantage la tâche des proches des victimes en les envoyant aux quatre coins de l’Ile-de-France pour retrouver leur disparu. Si des dysfonctionnements ont été constatés, c’était le choix le plus rationnel et pertinent dans l’urgence de la situation à l’époque. Une grande pression a par ailleurs été mise à l’ensemble des intervenants pour accélérer au maximum les opérations d’identification et d’avis aux proches.

Concernant les rumeurs de blessures à l’arme blanche et sévices corporels infligés aux victimes, il a été une énième fois confirmé que celles-ci sont « à exclure absolument ».