Compte rendu d’audience 18 au 24 novembre 2021

24 novembre 2021
24 novembre 2021 ChloMaster

Compte rendu d’audience 18 au 24 novembre 2021

L’objet du présent compte rendu d’audience sera d’exposer, de façon synthétique et thématique, les témoignages des enquêteurs de la DGSI et autrichiens relatifs aux structures de l’État Islamique organisatrices des attentats (1) et aux parcours du commando du Bataclan et de certains accusés sur zone (2).

1. Les structures dédiées aux attentats de l’État Islamique

Les attentats étaient vus comme un enjeu majeur et politique par l’État Islamique afin de s’affirmer comme leader du jihad, mais également pour forcer certains États à adopter une politique plus favorable à l’État Islamique. Les attaques menées entre 2014 et 2016 étaient soit inspirées, c’est-à-dire menées par des sympathisants radicalisés sur internet se revendiquant de l’État Islamique, soit projetées, c’est-à-dire menées par des membres de l’État Islamique choisis et soutenus logistiquement par le groupe. Les attentats du 13 novembre ont été qualifiées d’attaque projetée la plus aboutie.

Les attentats étaient organisés par deux structures : la Liwa Abou Bakr As Saddiq et la cellule des opérations extérieures (COPEX).

  • La Liwa Abou Bakr As Saddiq

Il s’agissait d’une unité d’élite sur le modèle des forces spéciales européennes. Elle gérait les otages et les exécutions mises en avant dans la propagande de l’État Islamique. Ses membres devaient être mobiles et d’une disponibilité totale. La sélection et le recrutement étaient très exigeants, il y avait une formation approfondie au maniement des armes lourdes et à la fabrication d’explosifs, mais également idéologique avec le recours à la violence extrême et l’idée du combat jusqu’à la mort.

La Liwa As Saddiq était commandée par Oussama ATAR (jugé par défaut et présumé mort). Elle participait à l’élaboration des attentats avec la COPEX et certains opérationnels étaient recrutés en son sein.

  • La COPEX

La COPEX est la cellule des attentats projetés en Europe. Elle a été créée par AL ADNANI – Émir de l’État Islamique – et sa direction a été prise par Oussama ATAR en 2015. Les cadres étaient uniquement des jihadistes étrangers ayant fait leurs preuves lors d’interrogatoires, dans la gestion d’otages, dans les combats ou encore dans la traite d’esclaves. Leur recrutement se faisait sur la base de recommandations des cadres de l’État Islamique (cooptation).

Les actions étaient divisées en portefeuilles selon les compétences et les zones géographiques. Ses missions principales étaient l’élaboration des attentats, le recrutement des opérationnels sur la base d’une liste de volontaires et leur formation, enfin la projection dans le pays ciblé en assurant le soutien logistique et financier. 

L’élaboration du projet se faisait au sein des portefeuilles, puis était validé par l’Émir de la COPEX et enfin sa mise en œuvre était confiée au portefeuille concerné. Les modalités étaient données sur place aux opérationnels après projection pour éviter le déjouement de l’attaque.

Sur l’organisation des attentats du 13 novembre

A partir des déclarations d’Osama KRAYEM (accusé jugé), des hypothèses fiables sur l’élaboration des attentats ont pu être dégagées. Le projet d’attentat aurait été élaboré par AL ADNANI, Oussama ATAR et les frères EL BAKRAOUI (qui commettront les attentats de Bruxelles-Zaventem, décédés). Quant au choix des lieux et dates, celui-ci aurait été fait par le portefeuille européen de la COPEX. Les autorités approbatrices étaient probablement Oussama ATAR et AL ADNANI.

Sur la réalisation, plus précisément, Oussama ATAR aurait directement participé à l’organisation des attentats en tant que chef opérationnel et en aurait recruté les auteurs, jouant également un rôle de facilitateur pour la projection en Europe. Obeida DIBO (jugé par défaut et présumé mort) aurait également participé à l’organisation et été facilitateur pour la projection. Abdelhamid ABAAOUD aurait participé à l’ensemble du processus. Enfin, Najim LAACHRAOUI (décédé), l’un des auteurs des attentats de Bruxelles, et Omar DARIF (jugé par défaut et présumé mort), auraient participé à l’élaboration des explosifs.

2. Les parcours en zone irako-syrienne des différents terroristes

Les organisateurs des attentats du 13 novembre faisaient partie de la COPEX ou de la Liwa As Saddiq.

Les autres opérationnels se sont rencontrés sur zone au sein des katibats, des groupes de combat. Les principales katibats étaient celles Al Mujahirin et Al Battar, composées d’étrangers, et Tariq Ibn Zyad, composée de Français. 

Les organisateurs des attentats

Oussama ATAR (jugé par défaut et présumé mort) est un vétéran du jihadisme ayant rejoint Al-Qaïda au début des années 2000. Il a rencontré AL ADNANI lors de son séjour dans la prison d’Abu Graib en Irak entre 2005 et 2012. C’est pour cette raison qu’il deviendra dès son arrivée un personnage important de l’État Islamique – numéro 3 ou 4 de l’organisation – et prendra la suite de AL ADNANI à sa mort en 2016.

Le parcours d’Obeida DIBO (jugé par défaut et présumé mort) est resté flou mais il est apparu comme l’un des cadres importants de l’État Islamique.

Omar DARIF (jugé par défaut et présumé mort), également jugé par défaut, était un membre de la Liwa As Saddiq et un expert en explosifs.

Najim LAACHRAOUI (décédé), l’un des terroristes de Bruxelles-Zaventem, était un proche d’Oussama ATAR et a été le geôlier des otages occidentaux. Il est devenu cadre intermédiaire de l’État Islamique dès février 2014 et membre de la COPEX cellule européenne en septembre 2015. Son rôle était équivalent à celui d’Abdelhamid ABAAOUD.

Enfin, Osama KRAYEM (accusé jugé) était un combattant de la Liwa As Saddiq et un proche d’Oussama ATAR et d’autres Émirs de l’État Islamique. Il disposait d’un savoir-faire et d’une expérience précieux pour la cellule européenne, s’étant notamment illustré lors de l’exécution du pilote jordanien.

Le parcours d’Abdelhamid ABAAOUD (décédé lors de l’assaut de Saint-Denis) a été particulièrement étudié car il apparaît comme un point de connexion entre les organisateurs et les opérationnels des attentats, la clé de voûte qui lient ceux-ci.

Il est parti une première fois en Syrie en 2013 puis est rentré en Belgique enlever son petit frère – Younes, 13 ans – avant de le ramener avec lui en janvier 2014.

Il a d’abord rejoint la Katibat Al Mujahirin où il a côtoyé LAACHRAOUI et Tyler VILUS (déjà jugé séparément) dont il était très proche. Il a participé avec cette katibat à de nombreuses exactions et massacres filmés et documentés, dont la fameuse vidéo du pick-up, connue en France. 

Le quotidien de cette katibat était particulièrement barbare et dénué de toute humanité, faisant de l’horreur et la cruauté un jeu exercé avec zèle, l’épouse de l’un de ses combattants dira qu’ils « partaient à la guerre comme en colonie de vacances ».

En avril – mai 2014, cette katibat fusionnera avec la Katibat Al Battar. Il y retrouvera son frère Younes. Elle sera rejointe par la katibat Tariq Ibn Zyad qui comportait les membres du commando du Bataclan. 

L’ensemble de ces katibats regroupe les opérationnels des attentats du 13 novembre projetés en Europe. Il a occupé une position hiérarchique importante au sein de la Katibat Al-Battar, discutant nomment avec les Emirs de l’État Islamique de camps d’entraînements et de projets d’attentats.

Par la suite, il connaîtra une véritable consécration médiatique dans la propagande de l’État Islamique et deviendra membre de la COPEX début 2015. Sur son rôle au sein de la COPEX, Mohamed ABRINI expliquera qu’il sélectionnait les nouveaux arrivants en Syrie en testant leur motivation, les entraînant au maniement des armes et en leur donnant une formation aux communications cryptées. Il les renvoyait ensuite à la frontière à l’issue de quelques jours ou semaines avec l’ordre de retourner en Europe pour commettre des attentats. Parfois, il organisait plusieurs séjours sur zone aux opérationnels pour ne pas éveiller les soupçons.

Le commando du Bataclan (décédés)

Samy AMIMOUR a été décrit comme une personnalité introvertie s’étant radicalisée sur internet entre 2010 et 2012. Sa famille n’a jamais rien remarqué. Il a été qualifié de suiveur déterminé revendiquant un jihad défensif. Il a eu un premier projet de départ avorté en 2012 pour lequel il a été placé sous contrôle judiciaire et interrogé, puis est parti en Syrie en septembre 2013 avec Ismaël Omar MOSTEFAI sous couvert d’un voyage d’agrément (voyage possible même sous contrôle judiciaire dans l’espace Schengen avec sa carte d’identité puis avec un passage clandestin par la Turquie). Ce voyage s’est fait avec une longue préparation et n’était donc pas un « coup de tête » (entraînement au tir, comptes bancaires vidés etc.). Sa détermination apparaît sur sa fiche d’enrôlement de l’État Islamique où il indique vouloir être « kamikaze ».

Sur zone, il aurait rejoint les katibats Al Mujahirin et Tariq Ibn Zyad. Il aurait également servi de recruteur d’épouses potentielles à l’État Islamique et aurait réussi à en faire venir une sur zone, se servant de sa sœur comme intermédiaire involontaire.

Ismaël Omar MOSTEFAI a été présenté comme le leader du commando. Il a évolué dans un milieu salafiste depuis son plus jeune âge et disposait de connaissances religieuses importantes. Sa radicalisation a eu lieu en 2010 et il était connu de la DGSI pour son appartenance à la mouvance salafiste. Sa famille est apparue comme étant au fait de ses projets de rejoindre l’État Islamique avec femme et enfants, elle aurait même aidé sa femme à la rejoindre sur zone, se dédouanant en disant qu’il s’agissait de leur problème. Sa détermination apparaît sur sa fiche enrôlement où il indique vouloir être « kamikaze ».

Il a occupé une position hiérarchique importante, une place de leader sur place, tenant même une maison d’étrangers, ce grâce à sa connaissance de la religion et à sa maîtrise de la langue arabe. Il a fait partie de la Katibat Al Mujahirin et aurait mené des combats sur place, puis de la Katibat Tariq Ibn Zyad où il était proche du commandant. Il a rapidement formé un duo avec AMIMOUR.

Foued MOHAMED-AGGAD s’est radicalisé en 2013 sur internet au contact de Mourad FARES, recruteur de l’État Islamique de la filière de Wissembourg en Alsace, tout comme son frère Karim. Il quittera la France en décembre 2013 avec cette filière et sera accueilli sur place par FARES, malgré l’ouverture d’une enquête préliminaire en septembre 2013 sur ce groupe. Sa famille sera parfaitement au fait de ses agissements sur place, de sa volonté de mourir en martyr et de son retour imminent en Europe pour commettre une attaque, sa mère lui donnant l’absolution en disant qu’elle et son père étaient fiers de lui et de son frère, qu’ils leur pardonnaient et qu’ils pouvaient « partir tranquille ». Sa famille l’a même aidé financièrement.

Sur place, il aurait joué un rôle de recruteur d’épouses, dont la sienne, et aurait intégré les katibats Al Battar puis Tariq Ibn Zyad. Il a donc fait partie des katibats d’élite où les opérationnels étaient recrutés.

Le trio a emprunté la route des migrants pour revenir en Europe et MOSTEFAI semblait clairement avoir le leadership au sein du commando, ce jusqu’à l’attaque, comme ont pu en témoigner les otages du Bataclan.

Les autres opérationnels (accusés jugés)

Les parcours de Muhammad USMAN et Adel HADDADI ont été évoqués. Leurs activités sur zone ont été difficiles à retracer. Sur les attentats, ils ont été mis en contact avec les Irakiens (toujours non identifiés) du Stade de France en septembre 2015 dans un appartement à Raqqa. C’est là qu’Oussama ATAR leur aurait confié la mission de commettre un attentat suicide en France. Il leur aurait fourni l’ensemble des moyens logistiques et l’ordre de suivre la route des migrants pour se rendre en France, par l’intermédiaire de DIBO comme passeur.

Ils ne pourront toutefois aller plus loin qu’en Grèce, sur l’île de Kos, car leurs faux passeports syriens seront détectés. Ils ne seront libérés que fin octobre et arriveront en Autriche le 15 novembre où ils seront interpellés par les services de police autrichiens.