Compte rendu d’audience 25 novembre au 9 décembre 2021

9 décembre 2021
9 décembre 2021 ChloMaster

Compte rendu d’audience 25 novembre au 9 décembre 2021

L’objet du présent compte rendu d’audience sera d’exposer, de façon synthétique et thématique, les témoignages des enquêteurs belges sur les accusés jugés comme ceux morts ou présumés morts, sur leur parcours avant les attentats.

Une période d’audience particulièrement difficile et la déception face aux enquêteurs belges

Cette période d’audience a été marquée par de nombreux incidents et conflits.

Tout d’abord, à compter du 25 novembre, début des témoignages des enquêteurs belges, certains accusés ont refusé de se présenter. Salah ABDESLAM a refusé de comparaître chaque jour, tandis que d’autres ont refusé de comparaître certains jours (Mohamed ABRINI, Osama KRAYEN, Mohamed BAKKALI, Sofien AYARI). Cela a eu pour effet de rallonger les audiences car des sommations de se présenter devaient leur être délivrées chaque jour par la voie d’un huissier en début d’audience.

Par ailleurs, comme cela a pu l’être rapporté dans les médias, les enquêteurs belges ont particulièrement exaspéré l’ensemble des acteurs du procès et ont réussi l’exploit de se mettre à dos tant les Avocats de la défense que des parties civiles, ainsi que parfois le Ministère Public et la Cour, dont le Président.

Le Parquet fédéral belge s’est en effet particulièrement immiscé dans le procès, ne respectant pas les règles de notre droit, forçant par exemple le Président à revenir sur sa décision de faire témoigner les enquêteurs sans anonymat en agitant un refus de les faire témoigner. Cela s’ajoutait au fait que les témoignages se réalisaient par visioconférence, ce qui rendait bien mal aisé le jeu des questions auquel il est toujours plus facile de se dérober à un millier de kilomètres que face à une Cour.

Ainsi, les témoignages des enquêteurs belges ont été particulièrement décevants. En droit français, il est de principe qu’un enquêteur peut être interrogé sur toute l’enquête à laquelle il a participé et plus spécifiquement sur ses actes. Or, les enquêteurs belges ne répondaient pas aux questions, indiquant qu’ils avaient reçus des « mandats » pour parler uniquement de certaines choses, ce qui va à l’encontre de notre droit. Les réponses aux questions étaient ainsi toujours les mêmes : « je ne peux pas répondre », « cela ne rentre pas dans mon mandat », « je ne souhaite pas répondre », « cela sera abordé ultérieurement ». Certains refusaient même de répondre sur les actes d’enquête qu’ils avaient personnellement effectués car cela ne rentrait pas dans leur mandat, rendant ainsi tout exercice des droits de la défense impossible si ces actes avaient été mal effectués.

Cette situation était encore complexifiée par le doute né du fait qu’ils témoignaient au sein même des bureaux du Parquet fédéral belge, en présence d’un Procureur. Leur parole semblait donc bien trop contrôlée.

Il est également apparu que les avocats n’avaient pas eu accès à l’intégralité de l’enquête belge mais seulement à des éléments choisis ou des synthèses, ce qui remettait grandement en question le respect de la présomption d’innocence et des droits de la défense puisqu’il s’agissait d’éléments choisis et argumentés uniquement à charge. Il a ainsi été mis en lumière que beaucoup d’éléments qui jusqu’ici étaient présentés comme des preuves indiscutables de l’implication de certains des accusés n’étaient en fait que des hypothèses non démontrées construites à partir d’éléments divers.

Pour l’ensemble de ces raisons, la Défense s’est montrée particulièrement pointilleuse et parfois offensive avec les enquêteurs belges, afin de montrer les incohérences et légèretés de leur enquête, mais aussi pour tenter de leur extirper ne serait-ce qu’une réponse à certaines questions.

Ce difficile exercice a amené à de nombreux incidents d’audience puisque le Président reprenait souvent les Avocats de la défense, là où il ne le faisait pas avec ceux de parties civiles ou le Ministère Public à qui il laissait une bien plus grande liberté de ton et de stratégie. Il a donc vu son impartialité être remise en cause par les Avocats de la défense, qu’il a dès lors menacés de sanctions disciplinaires devant l’Ordre des Avocats.

En résumé, cette période d’audience a perdu une grande part de la sérénité qui régnait jusqu’alors dans les débats.

Les témoignages des enquêteurs belges

Les enquêteurs belges ont retracé les éléments d’enquêtes relatifs à chacun des accusés concernant leurs parcours de vie et leurs liens avec les autres protagonistes du dossier, voire leur vie sur zone lorsqu’ils étaient partis. Cependant, ces portraits étaient parfois particulièrement lacunaires et on peinait à discerner les réelles implications de certains. Par ailleurs, ils ont apporté peu d’éléments nouveaux puisque la plupart des profils avaient déjà été traités par les enquêteurs de la DGSI de façon plus complète. Aussi, nous vous invitons à vous référer aux précédents comptes rendus pour plus de détails.

Les points communs entre les protagonistes belges

Au cours du témoignage des enquêteurs belges, divers points de convergence entre les protagonistes belges du dossier sont apparus :

  • Le quartier de Molenbeek en lui-même où la plupart vivaient dans un mouchoir de poche ;
  • Le Café Les Béguines de Brahim ABDESLAM où des vidéos de propagande de l’EI étaient visionnés dans une pièce dédiée et des appels avec ABAAOUD étaient passés. Brahim ABDESLAM est apparu comme un vrai point de connexion entre les différents protagonistes (ABAAOUD, ABRINI, DHAMANI, CHOUAA, ATTOU, OULKADI, les frères EL BAKRAOUI) ;
  • Le Café Time Out où était souvent présent le « trio inséparable » Salah ABDELAM, Mohamed ABRINI et Ahmed DHAMANI ;
  • La sphère des frères EL BAKRAOUI (cousins des frères ATAR, proches de BAKKALI et EL HADDAD ASUFI) ;
  • La filière de Molenbeek de ZERKANI, imam décrit comme un « gourou » de la Mosquée de Loqman qui aurait radicalisé ABAAOUD et les frères ABDESLAM.
Les protagonistes morts ou présumés morts

Abdelhamid ABAAOUD, décédé à Saint-Denis : Il a été identifié dans plusieurs dossiers d’acheminement sur zone et d’attentats. Sa radicalisation aurait eu lieu en 2012 après un séjour au Caire pour apprendre l’arabe. Il présentait une profonde imprégnation de l’idéologie de l’EI et serait parti avec la filière ZERKANI (qui l’aurait radicalisé). Il est lié à une grande partie des protagonistes du dossier.

Bilal ADFI, commando du Bataclan : Sa personnalité est décrite comme effacée et repliée, avec une crise identitaire avant sa radicalisation et une adolescence marquée par les excès (délinquance, alcool, drogue). Sa radicalisation n’a pas été remarquée par ses proches et a été très rapide avant son départ (constatable sur les réseaux sociaux en 2014). Il est parti début 2015 en Syrie sous prétexte d’aller sur la tombe de son père au Maroc. Il a donné des nouvelles à sa mère et ses proches via les réseaux sociaux et aurait dit que s’il rentrait c’était pour une attaque. Il est revenu en Europe via la route des migrants avec AKROUH.

Chakib AKROUH, tué avec ABAAOUD à Saint-Denis : Il a été décrit comme influençable par ses proches. Il faisait partie de la filière ZERKANI et est parti en Syrie début 2013. Sa radicalisation a eu lieu vers 2011 (changements notables dans la tenue et la pratique de la religion) et il fréquentait ABAAOUD et ABRINI. Il est revenu en Europe avec HADFI.

Najim LAACHRAOUI, décédé dans les attentats de Bruxelles : Il s’est radicalisé à sa majorité en 2009 et aurait été endoctriné à Molenbeek. Il est parti en Syrie début 2013 après une première tentative avortée et donnait des nouvelles régulièrement à sa famille. C’était une figure influente de l’EI membre de la COPEX.

Mohamed BELKAID, décédé lors de la tentative d’interpellation de Salah ABDESLAM dans l’appartement conspiratif de Forest : Son parcours n’a pu être retracé par l’enquête mais on sait qu’il était coordinateur des attentats avec ABAAOUD et un proche de LAACHRAOUI.

Brahim ABDESLAM, décédé au Comptoir Voltaire : C’est une des figures emblématiques du dossier. Il a vécu toute sa vie à Molenbeek et a 5 ans d’écart avec Salah. Son Café a été le point de ralliement de nombreux protagonistes du dossier, amis ou qui travaillaient pour lui ou lui étaient redevables. Il diffusait les vidéos de propagande d’ABAAOUD et avait des contacts téléphoniques avec lui au Café, il se disait fier de lui. Il aurait commencé à se radicaliser sur l’exemple d’ABAAOUD. Il est parti en Syrie début 2015 et est rentré en février 2015 où il sera arrêté pour suspicion d’avoir rejoint la Syrie. Il sera relâché par les autorités belges en disant qu’il n’adhérait pas à l’idéologie de l’EI. Il aurait dit avoir montré « le bon chemin » à Salah.

Oussama ATAR, présumé mort sur zone : Il serait parti en Syrie en 2003 pour étudier la religion où il se serait radicalisé et aurait rejoint Al-Qaïda en Irak en 2004. En 2007, il est condamné à perpétuité en Irak, peine ramenée à 10 ans après cassation. Il a été incarcéré jusqu’en 2012, notamment à Abu Graib. Il y a eu une mobilisation de sa famille en 2010 pour le faire libérer car son état de santé aurait été alarmant (sa famille aurait menti et serait complice de son nouveau départ en ne le dénonçant pas). Il est rentré en Belgique en 2012, c’est à ce moment-là qu’il aurait radicalisé ses cousins, les frères EL BAKRAOUI. Il est parti en Syrie en décembre 2013.

Khalid et Ibrahim EL BAKRAOUI, décédés dans les attentats de Bruxelles : Ce sont les cousins germains d’Oussama ATAR qui les aurait radicalisés en prisons. Ils sont issus de la grande délinquance (vols de haut niveau, braquage, meurtre présumé). Les frères EL BAKRAOUI sont les personnes de confiance de la COPEX en Europe.

Khalid est parti en 2014 en Turquie où il a fait un aller-retour en Syrie durant son voyage de noces pour rencontrer Oussama ATAR. KRAYEM dira que cette rencontre est le point de naissance de la COPEX. Il est décrit comme dangereux, violent, manipulateur et secret.

Ibrahim aurait eu un rôle central d’émir et de tête pensante des attentats avec ABAAOUD et LAACHRAOUI. Il aurait tenté de rejoindre la Syrie à deux reprises en 2015, par la Turquie puis la Grèce, sans succès.

Les accusés jugés

Salah ABDESLAM : Il a passé toute sa vie à Molenbeek où il vivait à proximité d’une grande partie des protagonistes du dossier. Il a été convoqué pour une audition pour suspicion de volonté de départ en Syrie, mais il a été relâché par les services de police belge qui n’ont noté aucun signe de radicalisation selon eux. Sa fiancée expliquera qu’il parlait souvent de la Syrie et de partir là-bas. Pour elle, c’est par ABAAOUD qu’il est entré en contact avec des personnes radicalisées et s’est lui-même radicalisé. OULKADI dira que c’est lui qui a radicalisé Ibrahim, mais c’est le seul à tenir de tels propos, sachant que Brahim lui-même a déclaré « avoir montré le bon chemin » à son frère. Il formait un trio inséparable avec ABRINI et DHAMANI, groupe très radicalisé selon des témoins. Il aurait également eu des contacts très réguliers avec ABAAOUD alors qu’il était sur zone via la « pièce appels et visionnage » du Café des Béguines. Il aurait amené son frère à l’aéroport pour son départ en Syrie et est venu le chercher à son retour, puis aurait loué des véhicules et chambres d’hôtel à sa demande pour les attentats.

Mohamed ABRINI : Il se serait radicalisé à sa sortie de prison avec la mort de son frère, qui aurait été l’élément déclencheur selon lui, et le départ d’un grand nombre de ses proches pour rejoindre l’EI. Il a commencé à aller prier avec les ABDESLAM et DHAMANI, a fréquenté assidûment les Cafés Les Béguines et Time Out, visionné les vidéos dans la pièce de Brahim et fait de nombreuses recherches jihadistes sur internet. Il est parti sur zone en juin 2015, selon lui pour voir la tombe de son frère. Il aurait rencontré sur place ABAAOUD lui aurait demandé de devenir un combattant et de rester, ce qu’il aurait refusé. Il aurait cependant rendu service à ABAAOUD en allant en Angleterre récupérer de l’argent pour lui, argent remis à son frère Yassine ABAAOUD. Il a été interrogé à son retour en Belgique et relâché.

Osama KRAYEM : Il aurait dû faire partie des attentats de Bruxelles. Il s’est radicalisé vers ses 18 ans selon sa famille. Il se revendique du salafisme et du jihadisme en disant que l’EI agit dans le sens de la religion et s’en revendique, ses actions sont nécessaires selon lui, même tuer. Il se retranche derrière son allégeance de manière inconditionnelle. Il est parti en 2014 sous prétexte humanitaire et aurait décidé de devenir un combattant 3 semaines après son arrivée en réaction aux frappes de la Coalition.

Sofien AYARI : Il a grandi en Tunisie et se serait radicalisé en 2013 (changement tenues et pratiques). Il est parti en Syrie fin 2014 sous le prétexte de ne pouvoir pratiquer sa religion comme il le souhaitait en Tunisie. Il dira ne pas avoir participé aux combats et avoir seulement étudié la religion, ce que KRAYEM et sa famille contrediront. Il finira par reconnaître avoir pris part aux combats. Il part en Europe par la route des migrants avec KRAYEM et DARIF, qui seront ramenés en Belgique par Salah ABDESLAM.

Ali EL HADDAD ASUFI : C’est un proche des frères EL BAKRAOUI et ATAR. Il se définit comme un musulman pratiquant, mais pas de l’Islam de l’EI. Cependant, des contenus jihadistes ont été trouvés dans ses appareils électroniques ainsi que des conversations avec Ibrahim EL BAKRAOUI très radicales. Il aurait par ailleurs aidé ce dernier dans sa deuxième tentative de rejoindre l’EI via la Grèce.

Mohammed BAKKALI : C’est un proche des frères EL BAKRAOUI. Il a rencontré Khalid dans des cours d’arabe renforcé et Ibrahim à sa sortie de prison. Il a été suspecté en 2012 d’avoir participé à une filière d’acheminement vers la Syrie, mais les enquêteurs n’ont pas su déterminer de quoi. Des contenus jihadistes ont été retrouvés dans ses appareils électroniques.

Yassine ATAR : Il se serait radicalisé au retour de son frère Oussama en Belgique. On lui aurait présenté une femme de Molenbeek qui est devenue son épouse et qui serait également radicalisée. Il aurait tenu des discours radicalisés et aurait beaucoup critiqué les modes de vie de ses proches. De nombreux contenus jihadistes seront trouvés dans ses appareils électroniques (qu’il dira avoir rachetés et dond qu’ils étaient présents auparavant). Il aurait également aidé Ibrahim EL BAKRAOUI dans ses deux tentatives de rejoindre la Syrie. La Défense a cependant démontré que beaucoup de ces éléments étaient des hypothèses et constructions. Par exemple, il ne parle pas l’arabe classique donc ne peut comprendre les contenus jihadistes retrouvés et sa téléphonie a été tronquée.

Mohamed AMRI : Aucun réel élément de radicalisation n’a été mis en lumière par l’enquête. C’est cependant un ami proche de Brahim ABDESLAM pour qui il a travaillé et envers qui il se sentait redevable pour les services qu’il lui a rendus. C’est également un ami proche de Salah ABDESLAM et d’ATTOU.

Abdellah CHOUAA : Son père a été présenté comme un imam radical et un fanatique qui serait allé en Afghanistan pour combattre et aurait envoyé de l’argent à des jihadistes. Il aurait perdu le droit de vivre en Belgique suite à cela même si les poursuites à son encontre ont été classées sans suites. Ses appareils informatiques révèlent un nombre important de contenus jihadistes révélant un intérêt certain pour l’EI. Il dira s’être uniquement renseigné et dira que c’est de la barbarie. C’est par ailleurs un proche d’ABRINI qu’il a accompagné à l’aéroport pour son départ, ce dernier le tenant informé durant tout son voyage sur zone.

Ali OULKADI : Il a toujours vécu au cœur de Molenbeek. C’est un proche des frères ABDESLAM, d’ABRINI et d’ATTOU. Cependant, aucun élément de radicalisation ne sera mis en lumière par l’enquête. En revanche, il était l’un des meilleurs amis de Brahim ABDESLAM (pour qui il a travaillé) et l’a accompagné à l’aéroport lors de son départ sur zone, départ dont il aurait tout su. Il était également proche de Salah ABDESLAM, ce dernier l’appelait dès qu’il s’ennuyait au Café et c’est à lui qu’il a demandé d’aller chercher Brahim à son retour. Il dira que c’est Salah qui a radicalisé Brahim. Il connaît également l’ensemble des protagonistes du dossier qui fréquentait le Café et aurait participé aux séances de visionnage.

Hamza ATTOU : Aucun signe de radicalisation n’a pu être mis en lumière par l’enquête le concernant. Il est un ami proche de Brahim ABDESLAM pour qui il a travaillé au Café, une vraie relation de confiance existait entre eux, il lui versera notamment de l’argent quand il sera au Maroc. Il connaît également Salah et OULKADI qui serait l’homme de confiance de Brahim selon lui. Il connaîtrait tout de la radicalisation des frères ABDESLAM et serait très proche d’OULKADI. 

Ahmed DHAMANI (jugé par défaut, détenu en Turquie) : Il a des antécédents judiciaires avec ABRINI et AYARI. Son frère est connu comme radicalisé, salafiste et recruteur. Selon OULKADI, il aurait participé à la radicalisation d’ABDESLAM. Il aurait été radicalisé par Youssef BAZAROUJ, un proche d’ABAAOUD recommandé par ce dernier à l’EI et membre de la COPEX qui a rejoint la Syrie en 2014 (BAZAROUJ parlera de lui et Salah dans son testament comme « la prunelle de ses yeux »).